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Aug 20
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L'adolescence en Algérie, l'impossible transition

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Mohamed-Nadjib Nini : «Adolescence»: Bien que ce terme existe dans la langue arabe littéraire en l’occurrence «Mourahaka», il n’a pas son équivalent dans le langage parlé, ce qu’on appelle communément l’arabe dialectal. En effet, dans notre langage parlé, le terme le plus couramment utilisé pour dire qu’un individu n’est plus un enfant, qu’il est apte à se reproduire, à avoir une descendance, donc adulte, est le terme «Boulough» qui signifie littéralement puberté.
L'adolescence en Algérie, l'impossible transition
El-Boulough est donc le terme le plus communément utilisé pour signifier dans notre langage de tous les jours qu'un individu est sorti de l'enfance et que, de ce fait, il est du point de vue de la nubilité tout à fait mature. En fait, si l'adolescence commence à la puberté, elle ne se confond pas avec elle.

Elle est plutôt, comme l'écrit Guach (op.cit., p.17), un phénomène de civilisation. Ceci est d'autant plus vrai dans notre contexte socioculturel, où il n'y a pas longtemps encore la puberté (El-Boulough) signait l'admission de l'individu dans la société des adultes.

En effet, dans l'organisation sociale et familiale traditionnelle, l'individu accédait sans transition au statut d'adulte dès la puberté, notamment par le biais du mariage. C'est ainsi que dès que l'aptitude à se reproduire se manifestait, l'individu était marié et se trouvait de ce fait confronté à de nouvelles responsabilités et à un nouveau statut.

Ce qui explique sans doute pourquoi le mot adolescence (Mourahaka) n'a pas d'équivalent dans notre langage parlé. Le passage sans transition du statut d'enfant au statut d'homme marié ou de femme mariée faisait qu'il n'y avait pas de place pour cette expérience adolescente, née de l'évolution des sociétés et des bouleversements des équilibres sur lesquels reposait toute l'organisation sociale et familiale traditionnelle. Et si le terme désignant cette expérience n'existe pas dans notre langue parlée, c'est sans doute parce qu'il n'y avait aucune expérience de ce genre qu'on pouvait désigner comme telle.

Si dans la société traditionnelle le mariage permettait effectivement d'introduire directement l'individu dans la société des adultes, il n'y a cependant pas que cette expérience pour permettre cette agrégation. Un autre fait culturel vient s'ajouter à ce fait social qui est le mariage pour confirmer l'individu dans son nouveau statut: c'est la double obligation à laquelle l'individu nouvellement pubère est dorénavant obligé de se soumettre: le jeûne pendant le mois de carême et l'obligation de faire la prière.

En effet, comme l'écrivent Salmi et Aït Mohand, en milieu traditionnel maghrébin, la puberté marque le début du Taklif (obligation religieuse). Par ailleurs, ajoutent ces deux auteurs, un certain nombre d'interdits sont imposés à l'adolescent tels que l'exclusion du gynécée pour le garçon, le port du haïk et la hedjba pour la fille. Autant de signifiants qui introduisent directement l'adolescent dans le monde codifié de l'adulte.

En fait, c'est surtout cette reconnaissance de l'aptitude au jeûne ainsi que l'obligation de la prière, qui, en soumettant l'individu nouvellement pubère aux mêmes obligations que l'adulte, permettaient sa reconnaissance et son agrégation au sein de cette société. Il s'agit là en fait d'une véritable reconnaissance sociale de l'individu qui est d'ores et déjà reconnu comme pleinement responsable de ses actes devant Dieu et devant les hommes et donc adulte au sens plein du terme.

L'accès au mariage et à la sexualité, les obligations morales du jeûne et de la prière, l'exclusion du garçon du gynécée, le port du haïk et la hedjba pour la fille, faisaient donc que l'individu passait sans transition du monde des enfants à celui des adultes avec un statut et un rôle bien définis.

Mais tout cela se passait autrefois. Qu'en est-il aujourd'hui ? Si on parle de plus en plus d'adolescents et que les travaux de recherche s'accumulent de plus en plus dans un assai de compréhension de ce «phénomène», c'est qu'il y a problème. Nous sommes de plus en plus confrontés dans notre pratique quotidienne d'enseignant à bon nombre de jeunes qui ne sont plus des enfants, mais sont-ils des adultes ? Et qu'offre notre société actuelle à ces jeunes dont le nombre sans cesse grandissant ne manquera certainement pas de devenir problématique s'il n'est pas sérieusement pris en considération.

Contexte psychosociologique de l'adolescent algérien

Au lendemain de l'indépendance et après quelques années de flottement dues à l'instabilité des institutions politiques, l'Algérie a quand même pu enclencher un processus de développement qui est allé en s'amplifiant notamment à partir des années 70 avec la nationalisation de la production pétrolière et gazière, ensuite et surtout avec l'explosion des prix du pétrole à partir de 1973 indexés sur le dollar qui a connu lui-même une envolée jamais vue par le passé.

Cette rentrée massive de devise a opéré sur l'économie algérienne naissante un véritable doping avec un accroissement paroxystique, pour ainsi dire, du rythme de croissance économique avec pour corollaire une industrialisation aussi massive que mal maîtrisée, une urbanisation anarchique sous la pression de l'exode rural et surtout une formidable explosion démographique qui a fait de l'Algérie un des pays où la natalité est la plus élevée au monde.

Malheureusement, tout cela n'est pas allé sans dommages pour l'équilibre encore fragile de la société algérienne traumatisée par de longues années de guerre et caractérisée par une population essentiellement rurale et analphabète, une population qui a été par ailleurs maintenue trop longtemps dans l'ignorance et dans la misère par un colonialisme spoliateur et inhumain.

Les effets de cette rapide évolution se sont surtout fait sentir au niveau des villes, car si les campagnes sont restées relativement à l'abri, les villes par contre ont été frappées de plein fouet par ces transformations massives. De fait, les villes par leurs structures héritées du colonialisme n'arrivaient plus à répondre à l'invasion dont elles sont l'objet, notamment sous l'effet de l'afflux massif d'un nombre considérable de ruraux appauvris par une malheureuse politique de nationalisation et de collectivisation des terres et fuyant de ce fait les campagnes dans l'espoir d'une vie meilleure dans les villes, dont le prestige s'est trouvé, par ailleurs, accru par le fait de la création d'industries dans leurs périphéries.

Sous l'effet de cet exode rural massif et compte tenu de l'insuffisance de leurs infrastructures, les villes n'ont pas pu assimiler toute cette population déplacée, si bien qu'au lieu d'urbaniser ces nouveaux venus, ces ruraux déplacés, c'est plutôt les villes qui se sont ruralisées donnant naissance à un nouveau type de citoyen mi-rural, mi-urbain: le «rurbain». Cependant, si des emplois ont été créés autour des grandes agglomérations, l'infrastructure urbaine, comme nous venons de le voir, n'a malheureusement pas suivi cet effort d'industrialisation. Aussi, faute de logements adéquats pour abriter toute cette masse de ruraux déplacés, de véritables ghettos se sont constitués où s'entassaient et où s'entassent encore des familles entières dans le dénuement infrastructurel le plus total. L'une des conséquences les plus dramatiques et les plus immédiates de cet exode rural, est le bouleversement du mode d'organisation social et familial traditionnel.

Par ailleurs, l'intervention des médias, de l'école, de la rue ainsi que de nouveaux schémas de vie introduits de divers côtés, de façon parfois tumultueuse et insuffisamment canalisés et contrôlés, comme l'écrit Ammar (1981, p.43), ont fait que les lignes de forces traditionnelles ont fini par céder avec pour corollaire la désintégration des anciennes valeurs.

Et c'est ainsi que l'organisation familiale traditionnelle qui reposait tout entière sur l'autorité absolue du père s'est trouvée totalement remise en question, notamment par l'apparition sociale de cet individu nouveau qu'on appelle «l'adolescent», lequel il n'y a pas longtemps encore n'existait pas.

En effet, il n'y a pas longtemps encore les adultes avaient affaire à des congénères et de ce fait ne se posaient pas d'autres questions que celle de l'éducation des enfants. Cette époque révolue, et face à tous ces jeunes qui ne sont plus des enfants et qui, par le fait des profonds bouleversements que connaît la société algérienne, ne peuvent pas non plus être considérés comme des adultes, beaucoup de parents peu préparés à leur rôle actuel connaissent eux-mêmes d'énormes difficultés.

Dépassés par les événements et bouleversés dans leur assurance normative et éthique, ils se trouvent confrontés à des jeunes gens et à des jeunes filles qu'ils ne savent plus comment situer.

Cela se traduit au plan socio-éducatif par une démission des responsabilités parentales et un transfert de celles-ci sur ce que Boucebci (1978, p.17) qualifie d'état père symbolisé par l'école, fondant tous leurs espoirs sur le rôle formateur de l'institution éducative. Cependant, les énormes difficultés que rencontre cette institution: effectifs pléthoriques, maîtres débordés ou insuffisamment formés, font que l'école ne peut répondre à cette attente parentale, ce qui se traduit souvent, comme l'affirme Boucebci (ibid., p.31), par ailleurs «par une alarmante déperdition scolaire, d'autant plus alarmante qu'elle a de plus en plus pour corollaire une inadaptation sociale».

En plus de cette déperdition scolaire, l'adolescence, nous dit Boucebci (ibid., p.17), «tend à devenir une phase de durée plus ou moins longue (...). La majorité des jeunes se trouvent, faute de centres de formation professionnelle en nombre suffisant, dans une situation qui, surtout en milieu urbain, est marquée par un désoeuvrement plus ou moins caractérisé».

Cet état de choses est aggravé encore plus par la crise du logement. En effet, le surpeuplement des locaux est sans doute le fait le plus important dans ce domaine puisqu'il pousse les parents à accepter sinon à provoquer le désir des enfants d'aller jouer hors du foyer. Les tendances actuelles de l'urbanisme sont orientées vers la création d'ensembles architecturaux gigantesques dans lesquels des centaines de familles sont rassemblées. Le taux de peuplement élevé, l'étroitesse des pièces, la sonorité de la construction, tout concourt à rejeter les enfants hors de l'appartement familial.

Nous pouvons lire à propos des conséquences de cette urbanisation délirante chez Pirlot (2001, p.36): «que de pareilles conditions de vie ne peuvent qu'accroître le sentiment d'injustice, de délocation, de ghettoïsation qui vient aggraver le morcellement familial et culturel. Autant de facteurs qui contribuent à la mise au ban et à l'exclusion de toute une jeunesse». Si nous ajoutons à cela, comme l'écrit Boucebci (ibid., p.17), l'influence et l'impact maximum des mass media et en particulier la télévision qui est introduite dans la majorité des foyers, la multiplicité des modèles souvent contradictoires qui renforce la crise de civilisation et le conflit de génération.

Il devient ainsi facile, sans pessimisme excessif, d'imaginer ce que pareilles conditions de vie peuvent avoir pour conséquences.

En fait, si crise de civilisation il y a, elle n'est pas seulement le fait de l'influence de modèles contradictoires introduits «de façon parfois tumultueuse et insuffisamment canalisés et contrôlés» comme le stipule Ammar, ou encore le fait de «l'impact maximum des mass media» comme le pense Boucebci. Le mal est bien plus profond, il n'est pas le fait d'un simple problème d'acculturation.

Cette crise de civilisation est en fait le résultat de choix politiques et identitaires qui ne datent pas d'hier mais qui remontent au tout début lorsque la révolution culturelle a été décrétée en Algérie, révolution culturelle menée à pas forcés au nom d'un retour aux sources plus que douteux qui cachait en fait des enjeux bien plus importants aux yeux de ceux qui l'ont décrété qu'une véritable renaissance de la nation algérienne.

Le souci des gens de pouvoir de l'époque n'était nullement la réhabilitation de la personnalité algérienne. Il s'agissait en fait d'une véritable lutte pour le pouvoir entre deux visions de la société diamétralement opposées, l'une prônant l'arabité pure et simple du peuple algérien et oeuvrant dans le sens de son rattachement à l'aire culturelle arabo-musulmane, et l'autre tendance que l'on peut qualifier de progressiste et de moderniste, qui sans nier l'importance de l'apport de la civilisation arabo-musulmane ne revendique pas moins une identité algérienne originale qui puise ses sources dans un passé millénaire.

Cette lutte pour le pouvoir entre ces deux tendances s'est soldée par la victoire de l'aile arabo-baathiste qui, pour se maintenir au pouvoir, a tout fait pour imposer sa vision de la société et sa conception de l'identité en imposant à tout un peuple des conceptions sociales et idéologiques auxquelles il était loin d'adhérer pleinement.

Les conséquences de ces assignations identitaires et de ces choix politiques et culturels qui ont montré leurs limites et leur manque d'enracinement social, nous sommes en train de les vivre aujourd'hui dans les larmes et dans le sang.

En fait, comme le dit Erikson (1972, p.135), «c'est le potentiel idéologique d'une société qui aura toujours l'audience d'un adolescent...» Il se trouve malheureusement pour ce qui concerne notre société, que ce potentiel idéologique est totalement en panne.

L'échec est tel que depuis quelques années on assiste à une négation profonde de l'Algérie dans ses fondements mêmes, une remise en question de ses institutions, de son existence même en tant que nation, ce qui se traduit au quotidien par des attentats qui frisent le nihilisme et l'abjection la plus totale. Le drame dans tout cela c'est que ces actes barbares sont le fait de jeunes gens dont la moyenne d'âge ne dépasse pas les 20 ans.

Et si comme le dit Erikson (ibid., p.135): «le désir le plus ardent d'un adolescent est d'être affirmé par ses pairs et confirmé par ses maîtres», concernant l'Algérie, de ce point de vue, c'est l'échec total, car les seules affirmations que peut trouver un jeune aujourd'hui en Algérie sont celles de la violence la plus ignoble, violence qui est le fait de jeunes gens égarés par des revendications qui sont loin d'être pleinement assumées, sinon par ceux qui manipulent tous ces candidats au suicide. Quant au besoin de confirmation, que peut attendre un adolescent en quête d'un modèle quand il ne cesse de voir ses aînés s'entretuer.

Jusqu'à assassiner en direct à la télévision la première personnalité du pays, en l'occurrence feu le président Mohamed Boudiaf puisse Dieu, dans son immense miséricorde, l'accueillir dans son royaume loin de la bêtise des hommes.

Si aujourd'hui des jeunes sont en train de tuer et de mourir en Algérie, cela n'est que le résultat de l'échec de choix politiques mais surtout identitaires car, comme le dit Erikson (ibid., p.135), «si un jeune doit s'apercevoir que l'environnement tente de le dépouiller trop radicalement de toutes les formes d'expression qui lui permettent de développer et d'intégrer l'étape suivante, il pourrait résister avec la sauvage énergie rencontrée chez les animaux qui subitement sont contraints de défendre leur vie. Car en effet dans la jungle sociale de l'existence humaine, il n'est pas de sentiment d'être en vie sans un sentiment d'identité».



: 07/08/2008
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